Allez donc vous faire rire chez les Grecs !

platon-et-aristophane.1171262236.jpgDeux philosophes Grecs se distinguent parmi ceux qui se sont penchés sur le rire : Platon et Aristote. Leur point commun : ils réprouvent et blâment le rire.
Pour Platon, dans Philèbe où Socrate s’adresse à Protarque à propos des plaisirs mêlés, il s’agit de la raillerie et du ridicule d’autrui, lesquels sont dûs au caractère envieux du rieur, l’envie étant selon le philosophe « une douleur de l’âme ». Le rieur tourne en ridicule celui qui est dans l’ignorance et l’illusion de ce qu’il est réellement : le pauvre qui se croit riche, le laid qui se croit beau ou le sot qui se croit sage, ce qui, soit dit en passant, est l’une des bases de la comédie depuis qu’elle existe. Ce rire est condamnable, mauvais, injuste quand il s’applique à nos amis mais, quand il concerne nos ennemis, il est alors légitime et bon. Platon, en outre, condamne le rire de ceux qui sont en garde de la Cité tels que les magistrats et les hommes responsables. « Qu’on représente donc des hommes dignes d’estime dominés par le rire est inadmissible et ce l’est beaucoup plus s’il s’agit des Dieux… » (allusion au « rire inextinguible des Dieux » décrit par Homère à la vue d’« Héphaïstos s’agiter dans la demeure »). Car ce rire dénote un manque de maîtrise de soi devant de simples mouvements convulsifs, il est indigne des hommes nobles et libres et, en plus, il est dangereux car il trouble les convenances sociales.
Pour Aristote également, le rire, par l’excès, le désordre, l’indécence voire l’obscénité, est un trouble-fête dans l’harmonie et la beauté des convenances auxquelles aspire l’homme libre de la Cité. Toutefois ce rire, qui existe aussi dans le drame comique, ne doit être ni douloureux ni dangereux ni nuisible et Aristote de donner l’exemple du masque comique, burlesque, difforme et ridicule mais qui n’exprime aucune douleur.
Ainsi Platon et Aristote condamnent, l’un comme l’autre, le rire en ce qu’il a de laid et de dangereux par son caractère agressif, dégradant et subversif. Précisons, qu’à la différence du français, il y a en grec deux mots différents pour le verbe rire, selon qu’il s’agit du rire naturel ou du rire méchant, γελάω et κατα-γελάω. C’est, à l’évidence, du second dont parlent les deux philosophes.
Autant dire que n’aurait aucune grâce à leurs yeux le rire salvateur et ironique des chansonniers ou des Guignols de l’info ! Quant à nos hommes et femmes politiques qui n’hésitent pas à s’essayer à l’humour en se donnant en spectacle à la télévision dans des émissions de variété, Platon et Aristote ne leur accorderaient certainement aucun droit d’accéder aux responsabilités et de présider à la chose publique pour cause d’indignité !
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Philèbe, Platon
Le rire, Éric Smadja
Illustration : Platon et Aristote de Raphaël

Pince-sans-rire

buster-keaton.1171060500.jpgPour l’humoriste, rire ou ne pas rire pendant son spectacle et surtout de son spectacle, telle est la question. Il n’y a pas de réponse évidemment ni de loi encore moins de secret.
Toutefois quand le rire d’un comique ressemble à de l’autosatisfaction voire à de la vanité ou que son rire intervient, à l’instar de la méthode Coué, pour se persuader qu’il est drôle et que le public doit rire de son bon mot, on peut se demander si le rire de ce comique-là n’est pas tout simplement contre-productif pour ne pas dire exaspérant. Enfin peut-on imaginer Pierre Desproges se taper sur le ventre après avoir asséné un de ses aphorismes noirs ? Sans compter que le contraste entre le sérieux d’un comique et l’incongruité de son humour ne peut qu’amplifier ce dernier, tout en en faisant son essence. Voici à ce propos ce qu’écrit Giovanni Giacomo Casanova : « Pour faire pleurer les gens, vous devez pleurer vous-même. Si vous voulez les faire rire, vous devez garder un visage sérieux. ».
Il n’est pas donné, hélas, à tout humoriste d’avoir un humour dont il peut se permettre de ne pas rire lui-même. Pierre Dac et Raymond Devos ne rient jamais quand ils vous emmènent dans leurs histoires irrésistibles et abracadabrantes. C’est l’absurdité qui découle de celles-ci et le fait qu’ils se placent eux-mêmes au centre de cet absurde tout en en apparaissant comme les premières victimes –ce qui ne risque pas de les faire rire- qui déclenchent l’hilarité. Idem pour Charlie Chaplin et Buster Keaton. Pour rester parmi les plus grands.

Risible

rires.1170956271.jpgQuand un chien glisse sur de la neige et se retrouve ventre à terre, cela ne nous fait pas rire. Tout au plus sourions-nous par compassion pour l’animal ou parce que nous le trouvons mignon. En revanche si c’est un homme qui tombe, notre premier réflexe est de rire parce qu’il nous apparaît ridicule. Bergson décrit les mêmes réactions selon qu’il s’agit d’un robot ou d’un individu distrait en train de lire son journal qui se cogne contre un lampadaire. L’effet de surprise est pourtant le même. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que le risible est humain et seulement humain. Nous ne rions pas de la nature si elle est capricieuse, encore moins quand elle nous surprend, et si nous ne trouvons pas l’animal ridicule, c’est que nous le considérons comme innocent et naturel. L’homme ne l’étant pas à nos yeux, nous n’avons pas de pitié pour ses imperfections dans sa raideur sociale et sa mécanique conventionnelle parfaitement prévisible et stéréotypée. Ainsi une pierre qui dévale une pente en provoquant une série d’évènements en cascade n’est jamais risible sauf si c’est un homme qui est à l’origine de sa chute par sa maladresse, sa distraction ou sa bêtise. C’est la pierre qui nous fait rire mais c’est de l’homme dont nous rions. Et si, par-dessus le marché, c’est justement en tombant que cet homme déloge la funeste pierre, certains rieurs ont parfois une autre raison de s’esclaffer : cette réjouissance tristement humaine à la vue du malheur des autres. Tout ça pour dire que du rire naturel au rire bête et méchant il n’y a vraiment qu’un pas…

Dinner for one

dinner-for-one.1170845508.jpgDepuis plus de quarante ans, chaque année en Allemagne et en Autriche, un sketch anglais et en anglais de dix-huit minutes tourné en 1963 est diffusé sur pratiquement toutes les chaînes de télévision pendant la soirée de la Saint-Sylvestre, et parfois même plusieurs fois au cours de cette même soirée, Dinner for one.
De quoi s’agit-il ? Pour son quatre-vingt-dixième anniversaire, comme à chaque anniversaire, Miss Sophie convie ses meilleurs amis à partager son repas de fête, à savoir Sir Toby, l’amiral von Schneider, Mr. Pommeroy et Mr. Winterbottom. Le problème, c’est que ces quatre personnages sont tous morts et enterrés depuis longtemps. Le majordome de la nonagénaire, James, se charge donc de les remplacer et, ne se contentant pas de servir les mets et surtout les vins, il porte un toast et trinque avant chaque plat à la place de chacun des regrettés convives. À la fin du repas, comme on peut l’imaginer, il est ivre mort. James demande alors à Miss Sophie conformément à la tradition:
– The same procedure as last year, Miss Sophie ?
– The same procedure as every year, James ! répond Miss Sophie.
Et le majordome emmène tant bien que mal Miss Sophie par l’escalier et on devine qu’ils montent jusque dans sa chambre…
Cette petite comédie tournée en public sur une scène de théâtre est un véritable chef d’œuvre d’humour et vaut absolument le déplacement Outre-Rhin pour le réveillon. Parmi tous les gags du sketch fondé sur le comique de répétition, le claquement de talons façon militaire toujours plus douloureux et surtout le trébuchement itératif sur le tapis en peau de tigre. Chaque fois, en effet, que James ramène la bouteille de vin vide après avoir fait le tour de la table et avoir bu pour quatre, il trébuche sur la tête de tigre, ce qui déclenche bien sûr l’hilarité. Mais quand, à la fin du repas, contre toute attente, il l’évite soigneusement alors qu’il est complètement saoul, les rires redoublent encore plus. Car la mécanique humoristique s’est inversée et c’est le comportement normal auquel on ne s’attend pas qui devient subitement anachronique et irrésistible.
Dinner for one ou Der neunzigste Geburtstag, une tradition allemande inoxydable et un must de l’humour anglais pour parler français !
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Dinner for one, de Lauri Wylie (1880-1951) avec Freddy Frinton (1909-1968) et May Warden (1891-1978)

Zoo

berger.1170739300.jpegMichel Tournier, dans son Journal Extime, rapporte l’anecdote d’un éleveur de moutons expliquant à la télévision qu’il avait rempli sa bergerie de bouquins car il adorait la lecture et qu’à ce titre il était un autodidacte. Et l’écrivain de broder brillamment sur la différence entre l’autodidactisme (ou autodidaxie) qui consiste à n’apprendre que ce que nous aimons et les études régulières, bien supérieures au précédent selon lui, puisqu’elles consistent à tout apprendre et ainsi nous obligent à nous enrichir de connaissances qui nous sont « a priori indifférentes, voire antipathiques ». Mais au moment où je lisais la phrase de l’éleveur, je me suis d’abord demandé comment pouvaient bien cohabiter, dans cette malheureuse bergerie, des moutons et des bouquins, c’est-à-dire des lapins mâles, des lièvres et autres vieux boucs. Une véritable ménagerie, quoi !

Rieuses, rieurs

vache-qui-rit-en-couleur.1170623243.jpgUn comique sur scène doit évidemment mettre les rieurs de son côté. Les rieurs sont des hommes et des femmes qui ont un coefficient d’excitation humoristique très faible. Pour le dire autrement, il leur en faut très peu pour qu’ils rient et, en plus, à gorge déployée s’il-vous-plaît ! Une simple grimace peut les faire s’étrangler d’hilarité au même titre qu’une poussière infime peut déclencher une suffocation dramatique chez un asthmatique. À l’opposé on trouve des personnes au coefficient élevé qui ne rient pas ou presque. Parmi ces dernières, vous avez celles qui ne vous trouvent pas drôle, celles qui sont maladivement coincées mais aussi celles qui rient intérieurement, sans la moindre manifestation extérieure de gaîté. Entre les deux, la grande majorité du public est disposée à rire pour peu que chacun de ses éléments n’ait pas l’impression d’être seul à le faire, une gêne que ne connaît jamais la première catégorie, celle des rieurs invétérés. À partir de là, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi le même spectacle, joué dans les mêmes conditions de température et de pression, nonobstant les hypothétiques influences de la lune, fait un triomphe un soir et un bide le lendemain. Vous l’aurez compris, ce sont les rieurs qui font la différence. Il suffit que la proportion de rieurs dans le public soit trop faible et même à la limite qu’il n’y en ait pas du tout  pour que la masse majoritaire des spectateurs, contaminée par les extrêmes, balance vers la minorité silencieuse qui, elle, n’est pas près de s’esclaffer. Inversement, si les rieurs sont en quantité suffisante –il suffit de trois à quatre rieurs pour un public de cinquante personnes, parfois moins-, les spectateurs touchés par la contagion se relâcheront dans une franche rigolade. À condition, toutefois, que l’artiste sur scène soit drôle. Une condition nécessaire mais hélas pas toujours suffisante.

Aphorismes

 

garder-montre.1170586338.jpgGarder, pendant l’amour, sa montre et ses chaussettes dénote, outre une faute de goût, un penchant prononcé pour les accessoires.

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Garder sa montre pendant l’amour ne se justifie guère que lorsqu’on approche d’une gare où l’on a une correspondance.
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(Aphorismes personnels)

Le rire de Sarah

sarah-laughs.1170523792.jpgImaginez qu’on annonce à une vieille femme de quatre-vingt dix ans qu’elle va devenir mère. Il y a fort à parier qu’elle va pouffer de rire tant cette annonce est extravagante et invraisemblable. Et la surprise sera encore plus grande si d’aventure la prophétie se réalise un jour. C’est pourtant exactement ce qui arriva à Sarah, l’épouse d’Abraham. À ce dernier, Yahvé, au cours d’une apparition par l’intermédiaire de trois messagers, apprit qu’il allait devenir père. Abraham protesta en disant que c’était impossible, qu’il avait cent ans et que Sarah, non seulement stérile et sans matrice mais en plus ménopausée, en avait quatre-vingt dix. Quelques temps plus tard, Yahvé apparut alors sous la forme de trois anges à Sarah sous la tente d’Abraham et lui annonça qu’elle allait devenir mère. Celle-ci se mit à rire ouvertement d’un rire joyeux devant Dieu. Un an plus tard Sarah enfantera d’Abraham un fils qu’on appelle Isaac, en hébreu yiSHaq, qui a ri. Par la suite Sarah niera avoir ri par peur devant Yahvé. Yahvé feindra de la croire puis lui dira finalement : « Mais si, tu as bien ri. ». Le rire de Sarah : un rire bon enfant devant l’absurdité d’une prédiction et la peur de l’assumer devant Dieu exactement comme un élève, pris en flagrant délit par le maître, qui dirait à ce dernier en protestant : « Mais non, m’sieur, j’ai pas ri. ». Un rire naturel, brave, spontané et finalement innocent, tout le contraire du rire méchant. Que Dieu lui pardonne !

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« Sarah laughs » de Phillip Ratner- Virtual Israel Bible Museum.

Humour et tragédie

titus-berenice.1170411939.jpgVu la semaine dernière Bérénice de Jean Racine brillamment jouée par un seul comédien, Jean-Marc Avocat, au théâtre de la Croix-Rousse à Lyon. Plus de 1500 vers -1506 exactement- et tous les rôles pour un seul homme, y compris bien sûr celui de la reine de Palestine. Ni décors, ni costumes. Durée 2h10. Pas le moindre trou de mémoire. Un jeu extraordinaire. Une performance. Mais l’occasion aussi de constater une fois de plus combien la tragédie classique, qu’elle soit racinienne ou cornélienne, est un monument de non-humour. Certes c’est le genre qui veut ça. Et comment rire d’ailleurs de ces héros tragiques qui n’ont pas de corps ou en tout cas n’en ont pas le souci et qui, comme l’écrit Bergson, « ne mangent pas, ne boivent pas, ne se chauffent pas… même autant que possible ne s’assoient pas » ? Et le philosophe de citer Napoléon qui « avait remarqué qu’on passe de la tragédie à la comédie par le seul fait de s’asseoir.». À voir. N’empêche, héros assis ou pas, une telle absence d’humour dans les tragédies de nos classiques, c’est, en exagérant à peine, à mourir de rire !