André Gide écrit dans son Journal que, lorsque l’inspiration lui fait défaut, il prend plus ou moins au hasard un livre de sa bibliothèque et l’ouvre ensuite également au hasard. « Ce hasard me ferait croire au diable ou à la providence, précise-t-il, car je tombe à pic, presque à coup sûr, sur la page, sur la phrase, ou les mots, dont j’ai précisément besoin pour rebondir. »
Quant à Paul Valéry, il note dans ses Cahiers : « Devant trop souvent écrire des choses dont je n’ai nullement envie et l’esprit inerte devant elles, je m’avise de me donner les lettres initiales des phrases successives à faire – comme pour un acrostiche… » Et il ajoute : « Et cela ferait scandale si je le disais. »
De là à jouer aux dés pour trouver la première phrase de son roman à coucher sur la page blanche… Imaginons, par exemple, un écrivain fébrile éprouvant le vertige de cette fameuse page blanche (ou de l’écran d’ordinateur vide). Désespéré, il jette une paire de dés huit fois de suite avec comme résultat : 9, 2, 2, 4, 6, 2, 5 et à nouveau 5. À partir de ces chiffres, il compose une phrase dont les mots comportent respectivement autant de lettres que le nombre de points successivement obtenus grâce à la chance. Et cela donne par exemple: « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. », une phrase plutôt banale qui pourrait bien commencer n’importe quel roman, à commencer par l’œuvre en sept tomes de Marcel Proust À la recherche du temps perdu. Et pourquoi Albert Camus n’aurait-il pas, de la même manière, joué aux dés les premiers mots de L’Étranger en obtenant 10, 5, 3, et 5, ce qui aurait donné la phrase « Aujourd’hui, maman est morte. » ? Ce serait trop drôle si mes suppositions correspondaient à la réalité, tant comporte un bon fond de vérité cette citation attribuée à Louis Pasteur : « Le hasard ne profite qu’aux esprits préparés. »
Auteur : maxdumo
L’humour de Moravia
« Je pouvais maintenant la voir grimper la pente du coteau, vers l’aire sur laquelle surgissaient les masses arrondies des meules. Elle s’agrippait aux buissons, penchée en avant, glissant et trébuchant, et dans son visage tendu et avide, aux yeux dilatés, dans les gestes de son corps, je reconnus de nouveau sa ressemblance avec une chèvre qui grimpe pour brouter. »
L’homme qui s’exprime ainsi est Silvio, le narrateur de « L’amour conjugal » d’Alberto Moravia et la chèvre qui broute n’est autre que sa femme Léda pour laquelle il n’a de cesse de proclamer son amour tout le long du livre ! Déjà, dans les premières pages et dès les premiers jours de leur mariage, à croire que l’amour de Silvio pour Léda est loin d’être aveugle, celui-ci remarque sur le visage de sa bien-aimée, non sans se sentir floué, « une large grimace muette qui paraissait exprimer la peur, de l’angoisse, de la répugnance… Cette grimace faisait, pour ainsi dire, ressortir violemment l’irrégularité naturelle des traits et donnait à sa physionomie l’aspect repoussant d’un masque grotesque dans lequel, par une bouffonnerie particulière, incongrue autant que pénible, les traits auraient été exagérés jusqu’à la caricature… « .
Mais Silvio aime Léda plus que tout, enfin un peu moins que son chef d’œuvre littéraire qu’il décide d’écrire en refusant de remplir son devoir conjugal pour mieux s’y consacrer. Mais ce que Silvio ne sait pas encore en voyant cette chèvre qui monte en broutant entre les buissons, c’est que la bique qu’il aime tant est en train de rejoindre le barbier de son mari, le contraire d’un homme à femmes, particulièrement laid, gras et chauve, le quadra bon père de famille Antonio, qui a fini par devenir son amant !
Quiproquo
Un client se trouvant au guichet d’une banque dit, le regard pointé en direction de la jeune (et belle) guichetière et tout en faisant des clins d’œil, des phrases du genre : « Oh, mais c’est que t’es la plus belle, ma puce » ou « Promis. Je vais t’en faire, des mimis, ma princesse ! ».
La jeune femme, incrédule et surprise, mi-choquée, mi-flattée, relève la tête en direction du client puis finalement pouffe de rire avec sympathie. Il faut préciser que le client, c’était moi, et que tout en regardant machinalement la jolie préposée de la banque, je m’adressais, en réalité, à ma fille de cinq ans, cachée derrière le guichet et trop petite pour être visible de mon interlocutrice bancaire.
Homophonie Sarkozique
Des textes homophones sont des textes dont les mots et le sens sont différents mais dont la prononciation est exactement la même.
Exemple ces vers homophones de Charles Cros :
Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses,
Où, dure, Ève d’efforts sa langue irrite (erreur !)
Ou du rêve des forts alanguis rit (terreur !)
Danse, aime, bleu laquais, ris d’oser des mots roses.
(« À un page de la reine Isabeau » dans le Coffret de Santal)
Autre exemple de mon cru (qui ne vaut que ce qu’il vaut) tout particulièrement d’actualité :
Carla Bruni est la première dame en France
Car, là, brunie, elle, âpre, mit hier, dame !, en France
Un blanc seing quand son coeur déferle à Nicolas,
Humble en cinq ans son coeur de faire la nique, oh là !
Fatrasie
Non ce n’est pas une île lointaine d’Océanie peuplée de gens bizarres et pourtant c’est bien de bizarreries qu’il s’agit. D’ailleurs, s’il fallait la situer géographiquement ce serait plutôt à Arras qu’il faudrait penser. Imaginez un poème, plus exactement un onzain assez particulier n’ayant ni queue ni tête traduisant une pensée incohérente dans un langage qui ne l’est pas moins, avec parfois un contenu caché satirique et pamphlétaire, vous obtenez par exemple :
Je vis toute la mer
S’assembler sur terre
Pour faire un tournoi
Et des pois à piler
Sur un chat montés
Firent notre roi.
La-dessus vint je ne sais quoi
Qui prit Calais et Saint-Omer
Et les mit à la broche,
Les faisant reculer
Sur le mont Saint-Éloi.
Et ainsi de suite. Non ce n’est pas de l’écriture automatique ni de la pataphysique, encore moins de l’Oulipo. Enfin un peu de l’Oulipo toutefois, mais de l’Oulipo par anticipation selon les règles de ce dernier puisque cet extrait est d’un certain poète médiéval, Philippe de Beaumanoir (1250-1296), qui excella dans ce que l’on appelle la fatrasie, genre littéraire complexe donnant dans le non-sens à tout va à travers une expérimentation du langage digne d’André Breton.
Mais au fait, pourquoi Arras ? Tout simplement parce qu’une école arrageoise s’illustra dans cette fantaisie littéraire comme en témoigne un recueil d’auteur inconnu, Les Fatrasies d’Arras, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal.
L’humour de Dario Josa
Le blog du dessinateur Dario Josa Illustrator (ou à raison) vaut absolument le détour. Ses dessins d’actualité, et ses caricatures, qui valent largement ceux publiés dans Le Monde de Plantu, Pessin ou Pancho, sont impayables et se passent de commentaires. C’est pourquoi je m’abstiendrai d’en faire et vous invite à les déguster dare-dare. Vous ne ne serez pas déçus. Sans doute aurez-vous comme moi un seul regret toutefois, que Dario Josa n’en publie pas plus souvent parce que des dessins comme ça, avec un tel talent, on en redemande à la pelle.
Aphorisme
La satisfaction de faire rire un triste sire n’est rien à côté du bonheur de faire pleurer un imbécile heureux.
Les purs esprits n’ont pas d’hormones.
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Aphorismes personnels in Aphorismes de comptoir, Editions L’Adret-1999
Sophisme
Le slogan de mai 68 Il est interdit d’interdire ne manque pas de sel. Car, si on le prend au mot, c’est déjà une interdiction et il signifie donc qu’interdire n’est pas interdit puisque précisément c’est interdit d’interdire ce qui revient à dire : Il est interdit d’interdire d’interdire puisqu’il est interdit d’interdire. Et ainsi de suite, avec le même raisonnement Il est interdit d’interdire d’interdire puis Il est interdit d’interdire d’interdire d’interdire puis Il est interdit d’interdire d’interdire d’interdire d’interdire etc. Peut-être aurait-il fallu dire : Il n’est pas autorisé d’interdire si on veut bien admettre que ce qui n’est pas autorisé est interdit alors que tant de choses non autorisées ne sont pas interdites puisqu’on les tolère. À moins que la meilleure solution n’eût été tout bêtement de supprimer le mot interdire du dictionnaire… Mais je m’interdis cette idée qui me laisse interdit.
Conseil de lecture (aux cabinets ?)
Lire ou ne pas lire aux cabinets, telle est la question métaphysique soulevée par Henry Miller (1891-1980) dans un petit opuscule de 60 pages publié en 2007 aux éditions Allia, lequel correspond lui-même au treizième chapitre (Reading in the Toilet) d’un livre que l’écrivain américain publia en 1952 aux États-Unis et qui fut traduit cinq ans plus tard en France, The books of my life. L’argument fondamental de ce chapitre est que, si les gens lisent des revues, des romans, des journaux, des bandes dessinées ou tout ce qui leur passe par la tête la plupart du temps sans discernement, lorsqu’ils sont assis sur le trône, c’est parce qu’ils ont peur de se trouver face à eux-mêmes c’est-à-dire en face d’un vide qui leur est insupportable, et pour fuir aussi bien le désœuvrement que les questions essentielles, préférant se perdre à faire plusieurs choses à la fois comme ils le font en permanence dans le reste de leur vie. Selon l’auteur, « Le fait que vous lisiez tel genre de littérature aux cabinets et tel autre ailleurs devrait être lourd de sens pour le psychiatre. Le fait même que vous ne lisiez pas aux cabinets devrait être lourd de sens pour lui. » Et il ajoute plus loin : « On estime que ce que chacun fait aux cabinets ne regarde que lui. Il n’en est rien. Cela concerne l’univers tout entier. ». Ce manque de philosophie et de sagesse si répandu qui pousse à lire quand on vidange ses intestins et que condamne avec humour et pertinence l’auteur du Tropique du cancer, est bien mis à mal quand il nous explique tous les stratagèmes qu’un mari peut utiliser pour déloger son épouse qui s’éternise aux toilettes à cause de la lecture ou comment la dissuader de recommencer en mettant bien en évidence au water-closet un exemplaire de la Catherine de Médicis de Balzac, dont l’époux aura pris soin de souligner un extrait particulièrement ennuyeux. Lire aux cabinets, en revanche ne l’est pas du tout, il se lit d’un trait et on a l’impression d’entendre la voix d’Henry Milller nous prenant à partie avec bonhomie dans un monologue vif, délicieux, parfois même délirant ou onirique pour nous remettre sur les chemins de la sérénité.
Retouches
Imaginez que vous soyez dans une pinacothèque et qu’un des visiteurs déambulant dans les différentes salles du musée sorte soudain une palette et des pinceaux pour retoucher l’une des toiles exposées. Vous seriez sans nul doute partagés entre l’ahurissement et l’hilarité. Eh bien c’est exactement ce qui se passa un jour quand un petit monsieur déjà d’un grand âge entreprit dans un musée de faire des retouches sur l’une des toiles d’Oskar Kokoschka (1886-1980), peintre autrichien et l’un des représentants majeurs de l’expressionnisme. Mais le plus drôle reste à venir car le vandale, qui fut immédiatement arrêté par les gardiens, n’était autre qu’Oskar Kokoschka en personne, lequel n’était pas parfaitement satisfait d’un de ses tableaux dont il s’était pourtant séparé depuis fort longtemps ! On raconte que Pierre Bonnard (1867-1947), l’un des peintres du groupe des Nabis, fit de même et connut le même sort après avoir pénétré dans un musée, ses pinceaux cachés sous sa gabardine ! D’où l’avantage d’être écrivain ou compositeur pour lesquels il est toujours possible de son vivant de publier de nouvelles éditions revues et corrigées de ses écrits ou d’apporter des variantes d’interprétation de ses musiques. Mais pour les peintres, qu’on se le dise : l’œuvre une fois donnée ou vendue est in(re)touchable à jamais.
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Oskar Kokoschka
Nu d’adolescent, 1908